On parle souvent des Chinois du Cambodge, ou Sino-cambodgiens, sans toujours distinguer les époques, les parcours et les réalités. Pourtant, leur présence au Cambodge est ancienne et profondément enracinée dans l’histoire du pays.
Une implantation bien antérieure à la colonisation française
La présence chinoise au Cambodge ne commence pas avec l’époque coloniale. Des sources historiques attestent de l’arrivée de marchands chinois dès l’époque précoloniale, notamment à partir du XVe siècle, via les routes maritimes reliant la Chine du Sud à l’Asie du Sud-Est.
Ces commerçants s’installent principalement dans les ports, les villes fluviales et les centres d’échange, comme Phnom Penh, Battambang ou les zones proches du Mékong et du Tonlé Sap.
Leur rôle est avant tout économique : échanges de riz, de bois, de produits artisanaux, puis plus tard de biens manufacturés.
Les chroniques chinoises comme les annales des dynasties Ming et Qing mentionnent régulièrement le Cambodge comme un royaume commerçant actif, en relation avec des réseaux marchands chinois bien établis dans la région.
Des communautés diverses, pas un bloc unique
Contrairement à une idée répandue, les Sino-cambodgiens ne forment pas un groupe homogène. Ils proviennent de différentes régions de Chine du Sud, principalement :
• Teochew
• Cantonais
• Hokkien
• Hakka
Ces groupes se distinguaient historiquement par leur langue, leurs réseaux commerciaux et parfois leurs métiers. Par exemple, les Teochew ont longtemps été très présents dans le commerce du riz et de l’import-export, tandis que d’autres groupes se sont spécialisés dans l’artisanat ou la finance.
Intégration et métissage avec la société khmère
Avec le temps, une grande partie de ces populations s’est mariée avec des Khmers. Beaucoup ont adopté la langue khmère, les coutumes locales et les pratiques religieuses bouddhistes.
Il n’est pas rare aujourd’hui de rencontrer des familles sino-cambodgiennes totalement khmérisées, dont l’identité est avant tout cambodgienne, sans distinction visible dans la vie quotidienne. Cette intégration est un fait historique documenté, notamment avant les bouleversements du XXe siècle.
Une place économique visible, parfois mal comprise
Historiquement, les Sino-cambodgiens ont souvent occupé des rôles clés dans :
• le commerce
• l’artisanat
• la finance
puis, plus tard, l’industrie et les services
Cette visibilité économique, surtout en milieu urbain, a parfois nourri des perceptions simplifiées ou des amalgames, alors qu’elle s’inscrit dans une logique régionale commune à toute l’Asie du Sud-Est.
Il faut aussi rappeler que les Sino-cambodgiens ont été durement touchés par les périodes de violence du XXe siècle, notamment sous le régime khmer rouge, où leur origine réelle ou supposée pouvait devenir un facteur de persécution.
Ne pas confondre héritage historique et investissements récents
Un point essentiel aujourd’hui est la distinction entre deux réalités souvent confondues : les Sino-cambodgiens historiques, présents depuis des générations, pleinement intégrés au tissu social et culturel du pays et les nouveaux arrivants chinois liés aux investissements récents, aux projets immobiliers, industriels ou géopolitiques.
Ces deux groupes n’ont ni le même rapport au Cambodge, ni le même enracinement, ni les mêmes enjeux.
Dans les débats sur la souveraineté, la terre, l’économie ou l’influence étrangère, cette distinction est fondamentale.
Confondre les deux revient à effacer l’histoire réelle du pays et à alimenter des lectures simplistes.
Une question de mémoire et de lucidité
Comprendre la place des Sino-cambodgiens, c’est reconnaître une composante ancienne de la société cambodgienne, sans nier les questions légitimes que posent certains investissements étrangers contemporains.
L’histoire permet précisément cela : distinguer, contextualiser, et éviter les amalgames.
C’est aussi une manière de parler du Cambodge avec justesse, sans effacer la complexité de son passé ni les réalités de son présent.
