Entre 1967 et 1972, les États-Unis ont mené un programme militaire secret baptisé Operation Popeye.
Ce programme s’est déroulé sous la présidence de Richard Nixon, dans le contexte de la guerre du Vietnam, à une période où Washington cherchait des moyens indirects d’entraver les forces communistes sans engager davantage de troupes au sol.
Un objectif précis : prolonger la saison des pluies
L’objectif d’Operation Popeye était simple dans son principe, mais inédit dans son exécution : modifier artificiellement le climat afin de provoquer des pluies prolongées.
Les militaires américains utilisaient une technique appelée ensemencement des nuages (cloud seeding), consistant à disperser de l’iodure d’argent dans les nuages pour augmenter les précipitations.
Le but était de rendre les routes impraticables, en particulier la piste Hô Chi Minh, essentielle au ravitaillement des forces nord-vietnamiennes.
Le slogan interne du programme, révélé plus tard, était explicite :
“Make mud, not war” / « Faire de la boue, pas la guerre ».

Le rôle central de la Thaïlande
Les opérations aériennes d’Operation Popeye ne partaient pas du Vietnam, mais principalement de bases américaines situées en Thaïlande.
À cette époque, la Thaïlande était un allié stratégique majeur des États-Unis en Asie du Sud-Est.
Des bases comme Udon Thani ou Ubon Ratchathani servaient de plateformes logistiques et aériennes pour les missions de semis de nuages, menées au-dessus du Vietnam, du Laos, mais aussi des zones frontalières environnantes.
Ce point est aujourd’hui bien documenté dans les archives américaines déclassifiées à partir des années 1970.
Des effets au-delà du Vietnam
Officiellement, les opérations visaient uniquement les zones de conflit actives.
Dans les faits, les effets climatiques ne s’arrêtent pas aux frontières politiques.
Le Cambodge, pourtant officiellement neutre jusqu’en 1970, a été directement et indirectement exposé à ces perturbations climatiques et à l’intensification générale du conflit régional.
Les pluies artificiellement prolongées ont contribué à :
• perturber les cycles agricoles
• fragiliser des zones rurales déjà précaires
• accentuer l’instabilité dans des régions frontalières
Ces impacts sont difficiles à quantifier précisément aujourd’hui, mais ils sont reconnus par plusieurs historiens et chercheurs travaillant sur les effets environnementaux de la guerre du Vietnam.

Une révélation tardive et un précédent mondial
L’Opération Popeye est restée secrète jusqu’en 1971, lorsqu’elle a été révélée par la presse américaine, puis confirmée par des enquêtes du Congrès des États-Unis.
Le scandale a conduit à un débat international sur l’usage militaire de la modification du climat.
En 1977, l’ONU adoptera la convention ENMOD, interdisant l’utilisation de techniques de modification environnementale à des fins militaires.
Operation Popeye reste à ce jour le seul cas confirmé d’arme climatique utilisée à grande échelle dans un conflit moderne.
Une mémoire encore marginale
Cette opération montre que la guerre du Vietnam n’a pas été uniquement une guerre d’armes et de soldats. Elle a aussi été une guerre menée contre les équilibres naturels, avec des conséquences humaines et environnementales durables.
Pour le Cambodge, cette histoire rappelle une réalité souvent oubliée :
son territoire et sa population ont porté les effets de décisions prises ailleurs, depuis des bases étrangères, dans le cadre d’un conflit régional qui dépassait largement ses frontières.
Ces violences indirectes, invisibles dans les récits classiques, font pourtant pleinement partie de l’histoire de la région et de la mémoire collective cambodgienne.
