Le manioc, appelé localement damlong (ដំឡូង), occupe aujourd’hui une place stratégique dans l’économie agricole cambodgienne. Introduit en Asie du Sud-Est il y a plusieurs siècles, il s’est progressivement imposé comme une culture adaptée aux sols pauvres et aux climats irréguliers.
Au Cambodge, sa culture s’est particulièrement développée à partir des années 1990, dans des provinces comme Battambang, Banteay Meanchey, Pailin ou Kratie.
Résistant à la sécheresse, demandant peu d’intrants, le manioc a offert aux agriculteurs une alternative stable face aux aléas du riz.
Ce n’est pas une culture « prestigieuse » comme le riz parfumé. Mais c’est une culture fiable. Et parfois, la fiabilité vaut de l’or.
Un moteur économique national
Le Cambodge figure parmi les grands producteurs de manioc en Asie du Sud-Est.
La production annuelle se chiffre en millions de tonnes, destinées à plusieurs usages :
• Amidon pour l’industrie agroalimentaire
• Farine transformée
• Chips de manioc exportées
• Alimentation animale
• Bioéthanol
Les principaux marchés d’exportation incluent la Thaïlande, le Vietnam et la Chine.
Le manioc représente aujourd’hui une source de revenus essentielle pour des centaines de milliers de familles rurales.
Dans certaines provinces frontalières, il constitue même la principale culture commerciale. Il ne s’agit donc pas simplement d’une plante alimentaire, c’est un levier de stabilité sociale.
Sécurité alimentaire et mémoire collective

Dans l’histoire cambodgienne récente, le manioc a aussi été une culture de survie. Durant les périodes de pénurie et d’instabilité, il a nourri les populations lorsque d’autres ressources manquaient.
Aujourd’hui encore, on le retrouve sous différentes formes :
• Manioc bouilli servi en collation
• Gâteaux traditionnels à base de farine de manioc
• Desserts au lait de coco
• Perles de tapioca issues de l’amidon
Il est simple, rustique, parfois modeste. Mais il est ancré dans le quotidien.
Cette dimension mémorielle renforce son importance symbolique. Il évoque la résilience d’un peuple capable de tenir, même dans l’adversité.
Manioc et soft power agricole
Le soft power ne se limite pas aux temples d’Angkor ou aux danses apsara. Il passe aussi par la capacité d’un pays à valoriser ses ressources agricoles.
À travers :
• Le développement d’industries de transformation locales
• L’amélioration des standards de qualité
• L’exportation de produits dérivés à forte valeur ajoutée
• La modernisation des chaînes logistiques
Le Cambodge peut transformer une culture dite « secondaire » en marque d’expertise régionale.
Certains pays ont bâti une réputation internationale sur des produits agricoles spécifiques. Le manioc peut devenir, pour le Cambodge, un vecteur d’influence économique discret mais réel. Il représente une image de solidité, de simplicité maîtrisée, de capacité d’adaptation.
Vers une montée en gamme ?
Le défi actuel est clair : passer d’un rôle de fournisseur brut à celui d’acteur transformateur.
Cela implique :
• Investissements dans les unités d’amidon
• Formation agricole technique
• Diversification vers des produits alimentaires transformés
• Labelisation et certification internationale
Le potentiel existe. Les terres sont adaptées. Le savoir-faire paysan est présent.
Ce qui se joue désormais, c’est la structuration.
Une racine, une force
Le manioc ne brille pas comme les pierres d’Angkor. Il ne danse pas comme l’apsara. Il ne porte pas la splendeur royale.
Mais il nourrit. Il stabilise. Il exporte.
Il incarne une autre forme de fierté cambodgienne : celle d’un pays qui avance par le travail de sa terre.
Dans une région marquée par la concurrence agricole, le manioc cambodgien n’est pas un symbole folklorique.
C’est une racine stratégique. Et une preuve que le soft power peut aussi pousser sous terre.
