En 1885, treize jeunes Asiatiques sont confiés à Auguste Pavie pour rejoindre la France. Parmi eux, douze jeunes Cambodgiens et un Siamois, issus pour la plupart de familles proches du pouvoir royal et de l’administration cambodgienne. Derrière cette mission éducative se dessine une page méconnue des relations franco-khmères, à un moment où la France cherche à consolider son influence sur le royaume du Cambodge.
Une mission de treize jeunes hommes vers la France
En 1885, une initiative du gouverneur intérimaire de la Cochinchine, le général Bégin, conduit au départ de treize jeunes hommes vers la France. La mission est confiée à Auguste Pavie, alors sous-chef du service télégraphique au Cambodge.

Selon les travaux historiques consacrés à la création de l’École coloniale, le groupe se compose de douze jeunes Cambodgiens et d’un Siamois. Ils appartiennent aux familles considérées comme les plus influentes du royaume : familles de dignitaires, de fonctionnaires et de membres de l’entourage royal.
L’objectif officiel est de leur permettre d’apprendre le français, de recevoir une instruction en France et de se familiariser avec les institutions et la société françaises.
Mais cette initiative ne peut être dissociée du contexte politique de l’époque. Depuis 1863, le Cambodge est placé sous protectorat français. La France cherche progressivement à renforcer sa présence politique, administrative et culturelle dans le royaume.
Former une jeunesse cambodgienne francophone représentait alors un moyen de développer des relais locaux et de diffuser l’influence française au sein des élites du pays.
Des jeunes issus des familles proches du pouvoir royal
Une publication de la Revue pédagogique, parue en 1888, sous le titre « L’École cambodgienne de Paris et la future école coloniale », permet de retrouver les noms de seize élèves cambodgiens présents dans l’établissement à cette période.
Le document donne également des indications sur leur filiation et leur origine sociale.
Parmi les noms mentionnés figuraient :
– Mell et Ta-Kiate, fils du ministre des Finances du Cambodge ;
– Cahom, fils du chef de la cavalerie ;
– Chann, petit-fils du gardien du couteau sacré ;
– Chhum, fils du chef de la musique siamoise du roi ;
– Kett, fils d’un ancien mandarin du roi ;
– Ponn, fils du gouverneur de la province de Kien-Soai ;
– Yang, fils du trésorier du roi ;
– Yinn, fils du secrétaire du frère cadet du roi ;
– Doue, fils d’un commerçant de Battambang ;
– Itt, fils d’un professeur de pâli au palais ;
– Maw et Ouc, neveux du ministre des Finances ;
– Kiouaup, fils du gouverneur de Kompong-Tralach ;
– Oum, fils du gouverneur de Somrongtong ;
– Penn, fils d’un membre cambodgien du conseil d’arrondissement de Cânthô.
Cette liste révèle un élément particulièrement intéressant : ces jeunes hommes ne sont pas recrutés au hasard. Leur appartenance familiale les rattache directement aux structures politiques, administratives, économiques et religieuses du Cambodge de l’époque.
La publication précise également que les pères de Kiouaup et Oum étaient morts au service de la France.
Il faut toutefois distinguer cette liste de la composition initiale de la mission de 1885 : les seize noms correspondent aux élèves cambodgiens recensés en 1888, après plusieurs départs et l’arrivée de nouveaux élèves. Il ne s’agit donc pas de la liste nominative certifiée des treize premiers jeunes envoyés en France.
De la mission cambodgienne à l’École coloniale
À leur arrivée à Paris, les jeunes hommes sont d’abord accueillis dans un établissement situé au 12, rue Jacob, à l’hôtel de Saxe, selon les recherches historiques sur l’institution.
En 1886, l’établissement est transféré au 73, rue Ampère, dans le 17e arrondissement de Paris.
L’encadrement est progressivement organisé. Emmanuel Goldscheider prend la direction de l’établissement, avec l’assistance de professeurs chargés de leur enseignement.
Le programme comprend notamment l’apprentissage du français et différentes matières destinées à leur instruction.
L’expérience dépasse rapidement le cadre d’un simple séjour éducatif. En 1887, sept nouveaux élèves arrivent de Cochinchine. L’établissement accueille également Sadou, un jeune Sénégalais, fils adoptif du roi Toffa de Porto-Novo.
Cette évolution marque une transformation progressive de la mission initiale en institution de formation.
L’École cambodgienne devient ainsi l’un des points de départ de l’École coloniale, officiellement constituée à la fin des années 1880, destinée à former des personnels pour l’administration des territoires coloniaux français.
Une éducation au service de l’influence française
Il serait réducteur de considérer cette initiative uniquement comme un échange culturel entre la France et le Cambodge.
Les textes de l’époque emploient explicitement le vocabulaire de la civilisation française et de la diffusion de son influence. L’instruction de ces jeunes Cambodgiens s’inscrit dans une politique plus large de formation d’intermédiaires locaux, capables de travailler dans un environnement administratif marqué par la présence française.
Le projet repose donc sur une double dimension : éducative et politique.
Pour les familles cambodgiennes concernées, l’envoi de leurs fils en France pouvait aussi représenter une possibilité d’acquérir des connaissances, de maîtriser une nouvelle langue et de conserver une place dans les structures de pouvoir en transformation.
Pour l’administration française, cette formation constituait un moyen de développer une élite locale familiarisée avec ses méthodes et ses institutions.
Ces deux perspectives ne doivent pas être confondues.
Redonner une place aux jeunes Cambodgiens dans cette histoire
Lorsque l’on évoque Auguste Pavie, on retient généralement ses explorations en Indochine, ses missions au Laos et son rôle dans l’expansion de la présence française en Asie du Sud-Est.
Pourtant, l’histoire des treize jeunes hommes qu’il a accompagnés en France mérite également d’être étudiée.
Qui étaient-ils réellement ? Quels rapports entretenaient-ils avec leurs familles et le palais royal ? Quelle place ont-ils occupée après leur retour au Cambodge ? Certains ont-ils intégré l’administration du protectorat ? Quelles ont été leurs trajectoires personnelles ?
La publication de 1888 permet notamment de découvrir le profil de certains de ces jeunes Cambodgiens.
Prenons l’exemple de Pich Ponn.
Né en 1867 à Kieng Svay dans une famille de mandarins*, il fut l’une des figures importantes de l’administration cambodgienne sous le protectorat français.
Envoyé à Paris en 1885 par Auguste Pavie, il fit partie des premiers étudiants khmers de l’École cambodgienne et rentra au Cambodge en 1889.
Il connut ensuite une ascension rapide au sein de l’administration royale, devenant notamment secrétaire du Conseil des ministres, puis ministre de la Guerre, des Travaux publics et de l’Instruction publique.
En 1905, il participa à la commission de délimitation de la frontière franco-siamoise.
Attaché à la préservation de la langue khmère, il présida en 1915 la commission chargée de préparer le Dictionnaire de la langue cambodgienne.
En 1928, le roi Monivong l’éleva à la dignité princière de Samdach. Décoré du titre de Grand Officier de la Légion d’honneur en 1930 pour ses quarante années de service, il mourut à Phnom Penh en 1932.

– Thiounn (1864-1946), né en 1864 à Kampong Chhnang, titré Samdech Chaufea Veang, fut une figure majeure du palais royal cambodgien sous le protectorat français.
Envoyé en France en 1885 par Auguste Pavie pour intégrer l’École cambodgienne, il devient interprète en 1888 et collabore avec la Mission Pavie.
Il occupe ensuite plusieurs fonctions importantes auprès des rois Norodom Ier, Sisowath et Sisowath Monivong, notamment celles de ministre du Palais, des Finances et des Beaux-Arts.
Lettré et proche de Pavie, il participe à la collecte, à la traduction et à la publication de contes populaires khmers.
Il contribue également à des travaux consacrés aux fresques des pagodes, aux danses cambodgiennes et à la rédaction des Chroniques royales, connues sous le nom de « Chronique de Veang Thiounn ».
Son influence s’étend à sa famille, qui noue des alliances avec plusieurs lignées de mandarins et dont certains descendants occuperont des positions importantes dans la vie politique cambodgienne.
Élevé au titre de Samdech Chaufea dans les années 1930 et décoré de la Grand-Croix de la Légion d’honneur selon les notices biographiques, il meurt en 1946.

– Cahom, identifié sous le matricule n°7 dans les archives de l’École cambodgienne.
Il faisait partie de la première génération de jeunes Cambodgiens envoyés en France en 1885.
Issu d’une famille de l’élite royale, il était le fils du chef de la cavalerie du roi.
Après sa formation à Paris, il poursuit sa carrière dans l’administration cambodgienne et accompagne également Auguste Pavie lors de certaines de ses missions au Laos.
Apprécié par ses supérieurs français, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1915 et devient gouverneur de province.
Sa carrière prend toutefois fin en 1917, lorsqu’il est révoqué pour des méthodes de gouvernance jugées incompatibles avec les normes administratives imposées par l’administration coloniale.
Il avait notamment participé à la « pacification » des Mnong, une population autochtone du Cambodge.
Vers 1900, il épouse Bour, fille de Mey, ancien ministre de la Guerre, renforçant ainsi ses liens avec les grandes familles de l’administration royale.
Son parcours illustre les contradictions auxquelles furent confrontés certains anciens élèves de l’École cambodgienne : formés en France pour servir une administration modernisée selon les normes coloniales, ils restaient issus d’un système politique et social khmer dont les pratiques ne correspondaient pas toujours aux attentes françaises.


