Le 20 octobre 2026, le Parlement français a définitivement adopté l’abrogation du Code noir, un ensemble de textes qui avait organisé juridiquement l’esclavage dans plusieurs colonies françaises à partir de 1685. Cette décision, essentiellement symbolique, intervient 178 ans après l’abolition de l’esclavage en France. Mais qu’en était-il du Cambodge, placé sous protectorat français de 1863 à 1953 ? Si le Code noir n’y était pas directement applicable, l’esclavage et différentes formes de travail contraint ont bel et bien existé dans le royaume, y compris pendant la période coloniale.
Le Code noir : un système esclavagiste organisé par la monarchie française
Promulgué en mars 1685 sous le règne de Louis XIV, le Code noir désigne à l’origine une ordonnance royale encadrant l’esclavage dans les colonies françaises des Antilles.
D’autres textes adoptés au XVIIIe siècle ont étendu ou adapté ce système à d’autres territoires coloniaux, notamment la Louisiane et les îles de l’océan Indien.
Ces dispositions définissaient le statut juridique des personnes réduites en esclavage, leurs conditions de vie et les pouvoirs exercés par leurs propriétaires.
Les personnes esclavisées étaient notamment assimilées juridiquement à des biens meubles, susceptibles d’être achetées, vendues ou transmises par héritage.
Le Code noir prévoyait également des sanctions physiques et organisait une société coloniale fondée sur une profonde inégalité juridique entre les personnes libres et les personnes esclavisées.
La France abolit une première fois l’esclavage en 1794, avant son rétablissement sous Napoléon Bonaparte en 1802.
L’abolition définitive intervient le 27 avril 1848, soit quinze ans avant l’établissement du protectorat français au Cambodge.
Pourtant, les textes historiques constituant le Code noir n’avaient jamais fait l’objet d’une abrogation expresse complète.
C’est cette situation que le Parlement français a décidé de régulariser le 20 octobre 2026.
Le Code noir était-il applicable au Cambodge ?
Non. Aucun élément historique ne permet d’affirmer que le Code noir de 1685 ait été directement appliqué au royaume du Cambodge.
Ce texte avait été conçu pour des colonies esclavagistes françaises, principalement dans les Amériques.
Lorsque le Cambodge passe sous protectorat français en 1863, l’esclavage a déjà été officiellement aboli dans les colonies françaises depuis 1848.
Le royaume conserve par ailleurs ses propres institutions monarchiques et une partie de son organisation juridique, même si l’administration française exerce progressivement une influence puis un contrôle croissant.
Il serait donc historiquement incorrect d’affirmer que la France aurait introduit le Code noir au Cambodge.
Cependant, l’absence d’application de ce texte ne signifie pas que l’esclavage était inexistant dans le royaume.
Les pratiques serviles cambodgiennes reposaient sur d’autres traditions sociales, économiques et juridiques.
L’esclavage existait au Cambodge avant l’arrivée des Français
Avant l’établissement du protectorat, la société cambodgienne connaissait différentes formes de dépendance personnelle et de servitude.
L’une des plus importantes était l’asservissement pour dettes.
Des personnes incapables de rembourser leurs créanciers pouvaient être contraintes de travailler pour ces derniers afin de rembourser les sommes dues.
Dans certains cas, cette dépendance pouvait se prolonger pendant de nombreuses années, notamment lorsque les intérêts et les obligations financières empêchaient le remboursement effectif de la dette.
Il existait également des personnes soumises à des obligations de service envers la monarchie et certains dignitaires.
Ces situations n’étaient pas toutes identiques à l’esclavage de plantation organisé dans les colonies françaises des Antilles.
Les statuts juridiques, les conditions de dépendance et les possibilités d’affranchissement pouvaient varier.
Mais ces différences ne doivent pas masquer la réalité des contraintes imposées aux personnes concernées.
La dépendance économique pouvait entraîner une perte importante de liberté, une obligation de travail et une soumission durable à l’autorité d’un maître ou d’un créancier.
1884 : la France impose l’abolition de l’esclavage dans le royaume
Le 17 juin 1884, une nouvelle convention est signée entre le gouverneur français Charles Thomson et le roi Norodom Ier.
Ce texte marque un tournant majeur dans l’histoire du protectorat.
La France impose au royaume une série de réformes administratives, fiscales et judiciaires qui renforcent considérablement son contrôle sur les institutions cambodgiennes.
L’article 8 de cette convention stipule explicitement : « L’esclavage est aboli sur toute l’étendue du royaume. »
Cette disposition constitue une reconnaissance juridique de l’existence de l’esclavage au Cambodge et affirme officiellement sa suppression.
Cependant, l’adoption d’un texte ne suffit pas à faire disparaître immédiatement des pratiques profondément ancrées dans les structures économiques et sociales.
Les travaux de l’historienne Karine Délaye montrent que des tentatives de suppression avaient déjà été engagées dès 1877, sans application effective.
L’interdiction de 1884 resta elle aussi largement inappliquée.
Ce décalage entre les déclarations officielles et les réalités locales illustre les limites des premières réformes coloniales.
1897 : une nouvelle abolition sous administration française
Il faut attendre 1897 pour que les autorités françaises imposent de nouvelles mesures destinées à rendre l’abolition effective.
À cette époque, l’administration cambodgienne est désormais largement subordonnée aux représentants français.
Le roi Norodom signe deux ordonnances, les 10 juillet et 29 décembre 1897
Ces textes organisent la libération des esclaves appartenant à des particuliers et de certaines catégories de personnes soumises aux corvées royales.
Ils encadrent également les engagements pour dettes en fixant des règles concernant la valeur du travail accompli et le calcul des sommes restant dues.
L’objectif affiché est de mettre fin aux situations de dépendance servile et de transformer les personnes concernées en sujets juridiquement libres.
Mais les conséquences de ces réformes sont plus complexes qu’une simple libération.
L’abolition ne garantit pas automatiquement l’accès à la terre, à des revenus suffisants ou à une protection contre la pauvreté.
Certains anciens dépendants se retrouvent ainsi confrontés à de nouvelles difficultés économiques.
Des chemins de fer aux bâtiments coloniaux : une main-d’œuvre sous-payée et contrainte
L’abolition de l’esclavage ne signifie pas la disparition de toutes les formes de travail contraint au Cambodge.
Sous le protectorat français, les populations cambodgiennes restent soumises à différentes obligations fiscales et administratives. Le recours aux corvées, notamment pour les travaux publics, demeure une question importante de l’organisation coloniale.
Une partie de cette main-d’œuvre est mobilisée pour l’aménagement des routes, des digues, des canaux et des voies ferrées.
Les travaux liés aux chemins de fer, en particulier, exigent des efforts physiques considérables dans des conditions souvent difficiles. Les ouvriers peuvent être recrutés par l’intermédiaire des autorités locales, soumis à des réquisitions de travail ou engagés dans un système où leur liberté de refuser est très limitée.
La construction et l’entretien des bâtiments coloniaux mobilisent également une main-d’œuvre locale : bâtiments administratifs, postes, casernes, logements de fonction, marchés et infrastructures portuaires. Ces chantiers participent à la transformation des villes et au renforcement de la présence française, mais ils reposent souvent sur des travailleurs cambodgiens faiblement rémunérés.
Les salaires versés sont parfois insuffisants au regard de la durée du travail, de la pénibilité des tâches et des risques encourus.
Les retards de paiement, les retenues, les dettes contractées pour se nourrir ou se déplacer et la dépendance envers les recruteurs peuvent enfermer les ouvriers dans une situation de grande précarité.
Il convient néanmoins de distinguer juridiquement ces obligations de l’esclavage. La corvée impose un travail au titre d’une obligation envers l’État ou une autorité, tandis que l’esclavage implique une domination beaucoup plus étendue sur la personne. Le travail salarié sous-payé n’est pas non plus identique à l’esclavage, même lorsqu’il est exercé dans des conditions injustes.
Ces systèmes peuvent toutefois avoir en commun l’absence de consentement réel, la faiblesse de la rémunération et l’imposition de travaux sous la contrainte. Dans la pratique, la frontière entre corvée, recrutement forcé, travail pour dettes et emploi sous-payé peut devenir difficile à distinguer pour les populations les plus pauvres.
Les politiques fiscales et foncières de l’administration coloniale contribuent également à transformer les conditions de vie des paysans cambodgiens.
Les travaux de recherche consacrés aux paysans pauvres sous le protectorat montrent notamment que l’émancipation des personnes engagées pour dettes, combinée aux transformations de l’économie rurale, a pu accroître leur vulnérabilité.
Certains anciens dépendants, privés de leurs anciennes relations de protection mais dépourvus de ressources suffisantes, se retrouvent marginalisés et contraints d’accepter des travaux pénibles et mal payés.
Cette évolution souligne une contradiction importante : une réforme peut supprimer une institution oppressive tout en produisant, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de garanties économiques, de nouvelles formes de précarité.
La France a-t-elle aboli ou maintenu l’esclavage au Cambodge ?
L’histoire impose une réponse nuancée.
D’un côté, l’esclavage existait au Cambodge avant l’établissement du protectorat français.
Les autorités françaises ont effectivement contribué à son abolition juridique, notamment par la convention de 1884 et les ordonnances de 1897.
Il serait donc inexact d’attribuer à la France l’introduction de l’esclavage au Cambodge.
Mais il serait tout aussi réducteur de présenter la colonisation française comme une entreprise uniquement destinée à libérer les populations.
L’abolition s’inscrit dans un processus plus large de transformation politique et administrative du royaume, au cours duquel la France renforce son autorité sur la monarchie cambodgienne.
Les réformes de 1884 ne concernent pas seulement l’esclavage : elles touchent également à la propriété foncière, aux institutions judiciaires et à l’administration du pays.
Parallèlement, les populations continuent de subir des obligations de travail et des prélèvements fiscaux sous l’administration coloniale. Les grands travaux, notamment les chemins de fer et les bâtiments coloniaux, reposent en partie sur une main-d’œuvre locale peu protégée, souvent sous-payée et parfois recrutée dans des conditions proches de la contrainte.
L’histoire du protectorat doit donc être étudiée dans toute sa complexité, sans effacer les pratiques serviles antérieures à la colonisation ni les contraintes instaurées ou maintenues pendant la domination française.
L’abrogation du Code noir en 2026 : un enjeu de mémoire historique
Le vote du 20 octobre 2026 constitue une étape symbolique dans la reconnaissance de l’histoire esclavagiste française.
Le Parlement a adopté un texte abrogeant expressément le Code noir et les dispositions prises pour son application, son adaptation ou son extension.
Cette décision ne signifie pas que l’esclavage était encore légal en France jusqu’en 2026.
Il était interdit depuis 1848, et les dispositions anciennes étaient devenues juridiquement incompatibles avec le droit contemporain.
L’abrogation formelle vise donc principalement à supprimer explicitement ces textes historiques et à renforcer leur condamnation mémorielle.
Pour le Cambodge, cette actualité offre l’occasion de revenir sur une autre histoire de l’esclavage, moins connue du grand public français.
Celle d’un royaume où existaient des formes de servitude antérieures à la colonisation, où plusieurs abolitions furent proclamées et où les réformes coloniales n’ont pas mis fin à toutes les formes de contrainte sur le travail.
Elle permet également de rappeler que les travaux des chemins de fer, la construction des bâtiments coloniaux et d’autres chantiers publics ont souvent reposé sur une main-d’œuvre locale faiblement rémunérée, soumise à des obligations administratives et exposée à de fortes inégalités.
Une histoire à transmettre sans simplification
L’histoire de l’esclavage au Cambodge ne peut être réduite à une opposition entre une société traditionnelle esclavagiste et une puissance coloniale libératrice.
Elle ne peut pas davantage être assimilée sans distinction à l’esclavage pratiqué dans les plantations françaises des Antilles.
Chaque système doit être replacé dans son contexte historique, juridique et social.
L’étude des archives montre que les réformes imposées sous le protectorat ont modifié les structures de dépendance, mais aussi les rapports économiques et politiques au sein de la société cambodgienne.
Elle montre également que les grands travaux coloniaux, des chemins de fer aux bâtiments administratifs, ont été réalisés grâce à une main-d’œuvre souvent pauvre, sous-payée et parfois contrainte.
Le Code noir n’a pas régi le Cambodge. En revanche, l’histoire de l’esclavage, de son abolition et du travail contraint dans le royaume fait pleinement partie de l’histoire du protectorat français.
Pour les nouvelles générations franco-khmères, connaître cette histoire permet de mieux comprendre les transformations de la société cambodgienne et les contradictions de l’héritage colonial.


