Christianisation au Cambodge : Quand la langue et le contexte sont ignorés

Ces dernières années, des articles circulent annonçant que des centaines, parfois des milliers de Cambodgiens se seraient « donnés à Jésus » lors de rassemblements religieux appelés croisades évangéliques.

Ces textes sont souvent présentés comme des témoignages de foi, de renouveau spirituel ou de succès missionnaire.
Mais ils posent un problème fondamental : ils racontent une histoire sans jamais regarder le contexte cambodgien.

Un pays traumatisé, pas un terrain vierge

Le Cambodge n’est pas un pays « spirituellement vide ». C’est une société profondément marquée par le bouddhisme theravāda, le culte des ancêtres et une spiritualité intimement liée à l’histoire, à la famille et à la mémoire collective.

Après le génocide des Khmers rouges, le pays a subi une rupture brutale de la transmission : destruction de l’éducation, perte des élites, traumatismes durables, fragilisation sociale.

Ce contexte n’est jamais neutre lorsqu’on parle de conversion massive.

La question centrale de la langue

Un point est systématiquement ignoré : la langue. Beaucoup de Cambodgiens, en particulier les générations ayant grandi après ou pendant les Khmers rouges, ne maîtrisent pas l’anglais.

Or, lors de ces rassemblements, le message est le plus souvent délivré par des prédicateurs étrangers, en anglais, puis traduit en khmer.

Mais par qui ?
La traduction est assurée par des missionnaires khmers déjà engagés dans l’évangélisation, formés et intégrés aux réseaux missionnaires internationaux.

Ce ne sont pas des traducteurs neutres. Ils adaptent, simplifient, interprètent le message pour le rendre émotionnellement et culturellement acceptable.
Il ne s’agit pas d’une traduction mot à mot. Il s’agit d’une interprétation religieuse orientée.

Consentement ou adhésion émotionnelle

Les organisateurs parlent de choix volontaires. Et il n’existe aucune preuve de contrainte physique.

Mais il serait malhonnête de parler de choix pleinement éclairé sans poser les bonnes questions :
– comprend-on réellement ce qui est dit ?
– comprend-on les implications culturelles et spirituelles d’un changement de religion ?
– dans un contexte de vulnérabilité sociale et émotionnelle, peut-on ignorer l’effet de la mise en scène, de la musique, de l’appel public ?

La pression n’est pas violente.
Elle est douce, émotionnelle, mresque symbolique.

Le mot qui dérange : « croisade »

Le terme choque, et pourtant il est encore utilisé par les organisations évangéliques elles-mêmes, notamment dans les médias étrangers.

Au Cambodge, le mot est lissé, remplacé par des expressions comme rassemblement, prière, bénédiction.

Mais la mécanique reste la même : grands rassemblements, prédication centrale, appel final à s’avancer ou lever la main
comptage des « décisions pour Jésus »

Ce format est historiquement et idéologiquement chargé.
L’ignorer, c’est refuser de voir ce qu’il signifie.

Pourquoi en parler
Parler de cela n’est pas attaquer la foi chrétienne. Ce n’est pas mépriser les croyants. Ce n’est pas nier les choix individuels.

C’est refuser le silence.
C’est refuser les récits unilatéraux.
C’est rappeler que le Cambodge n’est pas un terrain de mission abstrait, mais un pays avec une histoire, une langue, une culture et des blessures encore ouvertes.

À EFK, notre rôle n’est pas de flatter. Notre rôle est d’alerter, de contextualiser et de redonner une voix cambodgienne à des récits qui parlent trop souvent sur le Cambodge sans jamais parler depuis le Cambodge.

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