Covid-19 : n’oublions pas le racisme anti-asiatique

En 2020, des familles asiatiques et des enfants khmers ont été insultés, stigmatisés et harcelés. Quelques années plus tard, il est temps de rappeler à notre communauté ce qu’elle a vécu et ce qu’elle ne devrait jamais oublier.

Le racisme anti-asiatique pendant la pandémie : une mémoire que certains semblent avoir déjà effacée.

Il aura suffi d’une pandémie pour que des millions de personnes d’origine asiatique deviennent, aux yeux de certains, des coupables désignés. En France, dès les premiers mois de 2020, la crise du Covid-19 a libéré une vague de racisme anti-asiatique qui s’est manifestée dans les rues, les transports, les commerces, les établissements scolaires et jusque dans les cours de récréation.

Des personnes ont été insultées, humiliées, évitées et parfois agressées simplement parce qu’elles avaient un visage asiatique.

Et parmi les victimes de cette stigmatisation figuraient aussi des enfants. Des enfants qui n’avaient rien demandé, qui ne connaissaient parfois même pas les origines du virus, mais qui ont dû apprendre très tôt ce que signifiait être désigné comme différent.

Quand être asiatique suffisait à devenir suspect

Au début de l’épidémie, le coronavirus a rapidement été associé à la Chine dans les discours médiatiques et populaires. Cette association a progressivement débordé sur l’ensemble des populations asiatiques, sans distinction de nationalité, d’histoire ou d’origine.

Être chinois, cambodgien, vietnamien, laotien ou simplement avoir des traits physiques perçus comme asiatiques suffisait parfois à devenir une cible.

Dans les transports en commun, certaines personnes asiatiques étaient évitées. Dans la rue, elles essuyaient des remarques racistes. Dans les commerces, des clients se détournaient d’établissements asiatiques par peur d’une contamination imaginaire.

Des expressions comme « Corona », « virus » ou d’autres insultes racistes ont été utilisées pour désigner des personnes qui n’avaient aucun lien avec l’apparition de la maladie.

Le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus, apparu en janvier 2020, est devenu l’un des symboles de cette mobilisation contre la stigmatisation des populations asiatiques.

Mais derrière les hashtags et les prises de parole, il y avait des personnes réelles, des familles et des enfants qui devaient continuer à vivre avec ces humiliations.

Aujourd’hui, il est nécessaire de revenir sur cette période. Non pas pour entretenir les blessures, mais pour rappeler une réalité que la mémoire collective semble parfois avoir bien vite reléguée au passé.

Les enfants khmers n’étaient pas épargnés

C’est probablement l’un des aspects les plus importants à ne pas oublier.

Les enfants d’origine asiatique ont également subi les conséquences de cette vague de racisme. Dans les établissements scolaires, certains ont été désignés comme des porteurs potentiels du virus, insultés ou mis à l’écart par leurs camarades.

Des enfants asiatiques ont notamment été appelés « virus » à l’école. Certains ont été confrontés à des remarques leur demandant de ne pas venir en classe.

Les enfants khmers de France, comme les autres enfants perçus comme asiatiques, n’étaient pas à l’abri de cette stigmatisation.

Qu’ils soient nés en France, qu’ils parlent français depuis leur naissance, qu’ils n’aient jamais mis les pieds en Chine ou qu’ils ne connaissent rien de l’épidémie, leur apparence pouvait suffire à les désigner comme responsables aux yeux de leurs camarades.

Imaginez un enfant qui rentre de l’école et qui doit expliquer à ses parents pourquoi on se moque de lui, pourquoi on lui dit qu’il est porteur du virus ou pourquoi ses camarades ne veulent plus s’approcher de lui.

Ce ne sont pas de simples plaisanteries. Ce sont des humiliations qui touchent à l’identité, à la dignité et au sentiment d’appartenance.

Un enfant ne devrait jamais avoir à justifier son visage, ses origines ou sa présence dans une salle de classe.

Une réalité documentée, pas une simple impression

Ce racisme n’était ni une exagération ni une simple sensibilité communautaire.

En 2020, le Défenseur des droits a consacré une partie de son rapport sur les discriminations aux populations d’origine asiatique. Il y relevait la multiplication des propos et des actes racistes depuis le début de la crise sanitaire, notamment le harcèlement scolaire, les insultes et les agressions physiques.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a également documenté cette montée de l’hostilité envers les populations asiatiques.

Les travaux de chercheurs du CNRS et de l’Institut Convergences Migrations ont par ailleurs rapporté des témoignages d’enfants asiatiques harcelés à l’école et parfois traités de « virus ».

En mars 2023, l’étude REACTAsie, publiée par le Défenseur des droits, a de nouveau mis en évidence les différentes formes de racisme et de discrimination auxquelles sont confrontées les personnes originaires d’Asie de l’Est et du Sud-Est en France.

La pandémie n’a donc pas créé le racisme anti-asiatique. Elle a rendu particulièrement visible un racisme qui existait déjà et qui était trop souvent minimisé.

Un rappel nécessaire à la communauté khmère

C’est ici que nous devons nous interroger collectivement.

Combien de Khmers se souviennent encore de cette période ? Combien se rappellent les humiliations subies par les personnes asiatiques dans les transports, les regards méprisants dans les commerces, les insultes dans les rues et le harcèlement vécu par des enfants à l’école ?

Combien se souviennent que nos propres enfants ont pu être regardés comme des étrangers, des suspects ou des porteurs de maladie simplement en raison de leurs traits physiques ?

Aujourd’hui, les discussions sur l’identité khmère, la transmission culturelle, les traditions et la fierté de nos origines occupent une place importante dans notre communauté. Et c’est une bonne chose.

Mais cette fierté ne devrait pas être dissociée de notre mémoire collective.

On ne peut pas parler de transmission aux générations futures sans leur transmettre également l’histoire des discriminations qu’elles ont pu subir. On ne peut pas défendre notre identité uniquement lorsqu’elle est valorisée, puis détourner le regard lorsqu’elle devient une cible.

La mémoire communautaire ne doit pas être sélective.

Ce que les enfants khmers ont pu vivre pendant cette période mérite d’être reconnu, raconté et transmis. Pas parce que nous devrions nous enfermer dans le statut de victimes, mais parce que nous devons savoir ce que nous avons traversé.

Ne pas oublier, c’est aussi protéger les générations futures

La pandémie est passée. Les écoles ont retrouvé leur fonctionnement habituel, les commerces ont rouvert et la vie a repris son cours.

Mais le retour à la normale n’efface pas les humiliations.

Les enfants qui ont été insultés en 2020 ont grandi. Certains ont peut-être oublié les mots exacts, d’autres s’en souviennent encore. Leurs parents, eux aussi, ont pu garder en mémoire ces moments où ils ont dû rassurer leurs enfants face à des comportements qu’aucun enfant ne devrait avoir à subir.

Le racisme anti-asiatique ne disparaît pas simplement parce que le contexte sanitaire qui l’a rendu visible s’est éloigné.

Il peut réapparaître sous d’autres formes, dans d’autres circonstances, avec d’autres prétextes.

C’est précisément pour cette raison que cette mémoire doit rester vivante.

Aux Khmers de France : n’oublions pas.

N’oublions pas les enfants qui ont été harcelés. N’oublions pas les familles qui ont dû faire face aux insultes et aux regards hostiles. N’oublions pas que notre appartenance à la société française n’a jamais été remise en question par nos origines, mais que certains ont pourtant choisi de nous traiter comme des étrangers.

Nos enfants n’étaient pas le virus. Nos familles n’étaient pas responsables de la pandémie. Nos origines n’étaient pas une faute.

Et si nous voulons réellement transmettre notre identité khmère aux générations futures, nous devons aussi leur transmettre cette mémoire.

Car une communauté qui oublie trop facilement les humiliations qu’elle a subies risque de ne plus reconnaître celles que ses propres enfants pourraient subir demain.

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